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𝐑𝐞𝐜𝐱𝐭 đâ€™đšđŻđžđ§đ­đźđ«đž – 𝟔𝟎𝟎 đ€đŠ 𝐚 đ„đš đ«đšđŠđž đŹđźđ« đ„đž đŸđ„đžđźđŻđž đ•đšđźđ©đžđŹ en Amazonie (Colombie-Bresil)

Tout commence mi-octobre, Ă  San JosĂ© del Guaviare. Nous montons dans une avionnette, et trĂšs vite le paysage rural disparaĂźt sous un tapis vert. À peine dĂ©collĂ©s, une zone de turbulence nous secoue violemment — comme un prĂ©sage de l’aventure qui nous attend. À CarurĂș, sur la rive du fleuve VaupĂ©s, la tension est palpable. Des groupes armĂ©s circulent dans la rĂ©gion et les militaires nous parlent Ă  voix basse de la situation. La suspicion d’ĂȘtre entendue est bien prĂ©sente. Ici, les murs ont des oreilles. MalgrĂ© les risques, nous dĂ©cidons de mettre nos embarcations Ă  l’eau. Notre mission est claire : descendre le VaupĂ©s et rĂ©aliser un documentaire sur l’histoire et la cosmogonie indigĂšne de ce fleuve mythique.

À l’aube, la jungle s’éveille. La brume Ă©paisse s’élĂšve de la forĂȘt avant d’ĂȘtre percĂ©e par les premiers rayons du soleil. Les toucans, aras et singes hurleurs accompagnent nos premiers coups de pagaie. Puis la chaleur se fait sentir, l’air se charge d’humiditĂ©, et dans le ciel naĂźt un spectacle titanesque : des gĂ©ants blancs s’élĂšvent Ă  une vitesse considĂ©rable. De rĂ©elles explosions naturelles qui s’étendent Ă  une vitesse phĂ©nomĂ©nale pour se transformer en une muraille sombre uniforme qui avance Ă  toute vitesse. Le vent s’intensifie, le tonnerre gronde : la tempĂȘte fonce droit sur nous.

ProtĂ©gĂ©s par un simple carrĂ© de plastique, nous observons la rage du fleuve devenu semblable Ă  une mer dĂ©chaĂźnĂ©e : des vagues Ă©normes remontent le courant. La forĂȘt parfois impĂ©nĂ©trable nous oblige Ă  affronter ces intempĂ©ries. Si les vagues deviennent fortes, nous devons nous mettre au bord et patienter. DĂ©trempĂ©s, nous continuons Ă  naviguer. Le fleuve n’a rien de docile : rapides, cascades, tourbillons
 chaque obstacle exige une vigilance totale. Ces eaux ont dĂ©jĂ  emportĂ© de nombreuses Ăąmes, englouties par les eaux et recrachĂ©es seulement quelques jours plus tard en aval sur la riviĂšre. Nous ne souhaitons pas connaĂźtre le mĂȘme sort.

Nous posons pied Ă  terre en analysant la voie Ă  emprunter. La peur au ventre, l’esprit fixĂ© sur la voie choisie, nous nous Ă©lançons dans les rapides. Et quand, enfin, la pagaie ressort de l’écume en un cri de joie intense mĂȘlĂ© Ă  l’adrĂ©naline du moment.

Le soir venu, nous remontons de petites riviĂšres pour disparaĂźtre dans la jungle et installer notre bivouac, ou nous nous arrĂȘtons dans les communautĂ©s pour tisser des liens avec les peuples du VaupĂ©s.

Dans cette rĂ©gion, il n’existe aucune communautĂ© ne comportant qu’une seule ethnie. L’exogamie est un fait culturel : il est interdit d’avoir une relation avec un membre de la mĂȘme ethnie.

Trois grands bouleversements donnent Ă©galement une explication Ă  cette disparitĂ© ethnique : dans toute la rĂ©gion du VaupĂ©s, les indigĂšnes ont subi l’esclavage de l’époque du caoutchouc durant laquelle, sous la menace de la mort, ils devaient extirper la sĂšve blanche des hĂ©vĂ©as pour le compte de Blancs. Ensuite, l’arrivĂ©e des catholiques a Ă©galement Ă©loignĂ© les indigĂšnes de leur terre et culture en diabolisant tout objet Ă©manant de leur racine. Enfin, l’époque de la cocaĂŻne, oĂč les indigĂšnes transformaient le coca pour le compte de la FARC.

La premiĂšre partie de notre pĂ©riple nous mĂšne Ă  des communautĂ©s majoritairement d’ethnie kubeo. Je m’attendais Ă  un accueil distant, marquĂ© par l’histoire douloureuse. MalgrĂ© tout, les communautĂ©s nous ouvrent les portes de leur maloca (maison traditionnelle). TĂŽt le matin, les femmes posent les unes aprĂšs les autres des marmites de mingau, chivĂ© et quiñapira ainsi que quelques plats de cassave et du poisson fumĂ©. C’est Ă  ce moment que nous expliquons notre venue et notre intention. L’intĂ©rĂȘt qu’on porte Ă  leur culture suscite une curiositĂ© partagĂ©e qui entraĂźne parfois les anciens Ă  se munir de leur carriso pour enjoyer la foule de leur musique. Les liens se tissent, la confiance s’ouvre, les Kubeos nous ouvrent la porte des lieux sacrĂ©s oĂč rĂ©sidait autrefois Kuwai. C’est avec l’esprit du mambĂ©, prĂ©paration Ă  base de coca et de yarumo, que nous marchons des heures durant Ă  travers jungle et savane pour trouver les lieux sacrĂ©s.

Des lieux qui ont tissĂ© l’histoire et la connaissance de ces peuples car tout leur savoir Ă©mane de la connexion spirituelle qu’ils avaient avec ceux-ci. Bien souvent, d’immenses pierres, roches, montagnes oĂč l’énergie qui y Ă©mane nous fait vibrer de frissons.

Puis viennent les communautĂ©s majoritairement Kotyras (Guananos) et Tucanos, gardiens de l’histoire du Grand Anaconda cĂ©leste, descendu de la Voie lactĂ©e pour donner naissance Ă  l’humanitĂ© et dessiner les courbes des riviĂšres que nous pagayons depuis plus d’un mois.

Le premier contact avec ces communautĂ©s situĂ©es Ă  la frontiĂšre entre le BrĂ©sil et la Colombie est encore plus suspicieux qu’au prĂ©alable. Tous pensent que nous faisons partie de la guĂ©rilla. Nos intentions dĂ©voilĂ©es, l’atmosphĂšre se dĂ©tend et les indigĂšnes nous racontent leur histoire.

Lors d’une interview, un leader indigĂšne nous dit : « Ce que les Blancs appellent mythologie, pour nous c’est l’Histoire. Parce qu’ils n’ont pas d’histoire avec la forĂȘt, ils ne la respectent pas et la voient comme une ressource Ă  exploiter. »

Nous rencontrons ensuite les derniers payĂ©s (chamanes) du VaupĂ©s, capables — par la priĂšre, les plantes et la puissance de l’eau — de soigner les corps et les Ăąmes.

Plus d’un mois Ă  naviguer, 600 km pour atteindre la ville frontaliĂšre de iavaratĂ©. Un mois Ă  apprendre, Ă©couter, ressentir, Ă  suivre les traces d’un monde magique menacĂ© par la mondialisation. Un mois Ă  retrouver la magie, l’essence mĂȘme de la vie.