DĂ©part depuis Tiwintza, en direction du territoire shuar situĂ© de l’autre cĂ´tĂ© de la frontière pĂ©ruvienne. Le marchĂ© est en effervescence, animĂ© par les cris des vendeurs. Sur les Ă©tals, des fruits tropicaux colorent la scène : chonta, morete, cunchay… autant de trĂ©sors que la forĂŞt offre gĂ©nĂ©reusement. Pendant que les femmes remplissent leurs paniers, nous prĂ©parons notre dĂ©part vers Cucuas, une communautĂ© enclavĂ©e sur les rives du fleuve Santiago, oĂą l’on n’arrive qu’en pirogue.
Je pars pour rencontrer les habitants, désireux de protéger leur territoire et de s’ouvrir à des échanges interculturels, comme ceux que nous développons à travers l’asbl Raices.
La pirogue d’Eloy nous attend au bord du quai. Le moteur vrombit doucement, les sourires sont francs, complices. Ă€ peine avons-nous quittĂ© le village que la pluie commence Ă tomber, drue et persistante. Le fleuve se gonfle, sa surface devient agitĂ©e, presque menaçante. La Cordillère du Condor s’efface lentement derrière nous, remplacĂ©e par un horizon vĂ©gĂ©tal. Nous naviguons sur le fleuve Santiago, une voie imprĂ©visible rythmĂ©e par les rapides.
À l’arrivée à Cucuas, l’accueil est marqué par des regards méfiants.
On évoque les pishtacos, ces hommes blancs, barbus, voleurs de têtes.
Des récits anciens mais toujours présents, nourris par les souvenirs d’une époque où certains étrangers cherchaient à acquérir les tzantzas (les fameuses têtes réduites) pour les vendre comme objets exotiques sur les marchés internationaux. Gagner la confiance prend du temps. Deux réunions sont nécessaires avant que les échanges deviennent plus ouverts. Puis peu à peu, les sourires apparaissent, les rires éclatent, l’atmosphère se détend.
On pêche, on chasse, on partage la chicha dans des pilches. On rêve ensemble d’un futur avec la forêt. Le soleil cogne sur les tôles en zinc, les enfants rient et jouent avec tout ce qu’ils trouvent, les anciens observent, silencieux, assis à l’ombre. Et moi, je suis là , présent à chaque instant, j’écoute, j’observe, je note, je blague et je vis. Parce que c’est ici, au cœur de la forêt et des histoires partagées, qu’une nouvelle aventure pourrait bientôt commencer. 